Musique andalouse : Haj Abdelkrim Rais, mission accomplie

Un grand sage marocain affirmait qu’il y a trois sortes d’hommes :
- celui qui s’éteint avant sa mort,
- celui qui se meurt le jour même où il rend son âme,
- et celui qui survit à l’expiration formelle de son propre terme.
A ce dernier stade, seuls les grands y sont élus.
Un grand, de la plus noble teneur, Haj Abdelkrim Rais l’était, l’est et le restera toujours.

Né à Fès aux environs de 1912 dans une famille religieuse et traditionnelle, Abdelkrim Rais fit ses premières études à l’école coranique comme il était d’usage à l’époque. Il fréquenta les cérémonies du Samà et de dikr (louanges du prophète) qui s’organisait chaque matinée dans le sanctuaire de Moulay Idris.
Ce fut là son premier contact avec les modes de la musique et du chant marocain.
En 1925, il fit la connaissance du grand maître de la musique andalouse de l’époque, maître Mohamed Ben Abdeslam Al Brihi (1860-1945) dont il devient le disciple puis le beau-frère puisque le maître épousa l’une de ses sœurs.

Il rejoint l’orchestre Al Brihi comme luthiste. A la mort du maître Al Brihi en 1945, Rais fut choisi pour lui succéder à la tête de l’orchestre. Plus tard, en témoignage de considération et de reconnaissance de son talent, il fut prié d’accepter le Rabab, instrument dont jouait son maître Labrihi.
En 1956, il fit preuve d’innovation en introduisant au sein de l’orchestre une chorale de jeunes filles qui fut célèbre sous le nom de « Fatayat Al Inbiat ».

Après le décès de Maître Kourich qui enseignait la musique andalouse pour le compte du Ministère de la culture. Rais fut choisi pour lui succéder. En 1960, le conservatoire de musique andalouse et Malhoune situé originellement à Dar Adyel fut fondé.
Al Gaj Abdelkrim Rais en devint le Directeur, poste qu’il conserva jusqu’à sa mort survenue à Fès le mardi 27 août 1996.

Un homme d’exception
Du grand palmier des générations des illustres M’allem, le nom de Haj Abdelkrim Rais embellira, avec celui de Moulay Ahmed Loukili ou celui de Mohamed Ben Larbi Tamssamani, toutes les branches, feuille par feuille.

Le peu de temps que j’ai eu à l’observer m’a suffit pour me sentir face à une puissance de personnalité rare ; paisible et discrète qui n’émane que des êtres exceptionnels, des vrais grands, des vrais M’allem, comme on le prononce si bien dans une phonétique bien de chez nous.

Il est intéressant de noter qu’à peine quelques noms ont été retenus par l’histoire, pourtant si fournie, de notre cher patrimoine de musiqua al-ala. Cela montre qu’il ne suffit pas seulement d’avoir une mémoire prodigieuse pour répéter sans faille toutes les noubas ou jouer si bien que mal un instrument de musique et fonder un orchestre pour justifier le Titre parmi les titres, celui de M’allem de musiqua al-ala.

Etre un M’allem c’est, en plus d’une fabuleuse capacité de mémorisation, être doté d’une rare prédisposition à sentir sa propre musique et à lui donner une signification, un message et un cachet personnel.
Ce n’est qu’à ces conditions que l’on peut revendiquer le droit à jongler avec le design musical dans le respect bien compris des normes et convenances préétablies par les Fondateurs.

Ce sont d’ailleurs ces règles, qui ont fait et font encore de musiqua al-ala, une musique à dimension Universelle.
Etre un M’allem, c’est enfin tout une force et un équilibre intérieure sans lesquels il n’y a point de transcendance ni sur son propre orchestre d’abord, ni sur son auditoire ensuite.
C’est grâce à cette transcendance du M’allem qu’un même auditoire, pourtant composé de personnes aussi nombreuses que diverses, émet et capte les mêmes émotions sur les mêmes fréquences.

Communiquer intensément, jusqu’à ce que, dans une même assemblée, le loup côtoie l’agneau, le puissant de vienne l’intime du faible. Ainsi se confirme ce que disait un sage bien de chez nous, citant si bien que mal Al Kindi :
« Un Maître musicien est une sorte de médecin qui sait diagnostiquer son auditoire et en formuler la juste thérapeutique » .
Tout cela suppose des qualités personnelles et une force intérieure rares, qui ne s’enseignent ni se transmettent.

Un don de Dieu
Ce don de Dieu, notre grand homme l’avait et l’exprimait à travers son inoubliable « Nefka » douce et sûre d’elle-même, qui vient toujours à point nommé.
Ce don de Dieu, notre grand homme l’avait et l’exprimait à travers une foudroyante capacité de … « contagion ».

Là où il passait, comme par enchantement, les gens se mettaient à aimer sa musique. Ce don de Dieu, notre grand homme l’avait et l’exprimait à travers une conviction intime, discrète et inébranlable que sa musique est une Grande musique parmi les Grandes.

Cette conviction non dite, mais exprimée avec une profondeur ardente, fait que par lui, des centaines de jeunes, brillants, se sont découvert une vocation et se mettent avec courage à maîtriser les grandes san’at véritables labyrinthes de musique.

Ce don de Dieu, notre grand homme l’avait et l’exprimait à travers le bout de ses doigts, un toucher miraculeux grâce auquel son instrument, bien serré contre son cœur, se mettait à sentir les caresses du maître et à rendre des sons insolites, ondulés et rythmés par une cadence lointaine et feutrée.
Le R’bab captait l’émotion de son maître et la transmettait à l’auditoire. Il chante son bonheur à qui veut bien l’entendre.
L’instrument se surprenait à se découvrir une âme !
Il devenait, comme par miracle, le facteur d’une formidable cohésion des âmes par lui soudain agrandies.

De ce couple émanaient des ondes sereines, un style sage, simple et sans démagogie.
Des ondes pures qui allaient droit aux sens.
Le silence se fait Roi, quelqu’un de Grand s’adresse à nous !
Après la mort du maître, je plains l’orphelin, je plains son R’bab.
Ses funérailles étaient pathétiques, de tout le pays des prières sincères sortaient du fond des cœurs, mais chacun avait une intense envie de crier fort, très fort à en crever les tympans de la médiocrité :
Merci Sidi El Haj Abdelkrim Rais !
Merci pour nous avoir fait découvrir le beau, pour nous avoir rendu chaque fois plus humaine.
Merci pour les inoubliables moments passés à t’écouter dans ta communion.
Merci pour tous ces jeunes que tu as initiés à la grandeur de l’art.
Merci pour ta propre relève que tu as si magistralement assurée.
Merci pour avoir si bien conservé pour nos générations, une merveille parmi les merveilles que nos ancêtres nous ont léguée.
Merci pour nous avoir constamment rappelé le génie de notre peuple, notre marocanité, notre être tellement menacé.
Merci pour nous avoir rendus fière de nous-mêmes.
Merci donc pour avoir pleinement accompli votre mission.
Merci tout simplement pour avoir existé.
Merci pour tout : Sidi El Haj Abdelkrim Rais.
Dieu n’oublie pas les siens.
Nous ne t’oublierons jamais, tu seras de toutes nos prières !

Travaux de l’artiste Maître Al Haj Abdelkrim Rais
Auteur de « Min Wahyi Rabab » : recueil de poèmes chantés en musique andalouse, mais selon la tradition de Fès, paru en 1982.
Coauteur avec son élève Maître Mohamed Briouel d’un travail de transcription en solfège de toutes les modes de la musique andalouse, selon la tradition de Fès, travail dont une partie « Nouba Gharibt Al-Houssine » a été éditée en 1985.
A participé en 1958 aux côtés de musiciens de talent à l’enregistrement de huit noubas sous l’égide de l’UNESCO et L’Association des Amateurs de la Musique andalouse du Maroc présidée à l’époque par feu haj Idris Touimi Benjelloun.

A participé au projet du Ministère des Affaires Culturelles en collaboration avec la maison des cultures du Monde à l’enregistrement de l’Anthologie d’al Ala en 1990.
En collaboration avec différentes associations des amateurs de la musique andalouse, il a assuré la survie et l’enregistrement de fragments oubliés « san’at » de musique andalouse. On cite à titre d’exemples :
Misdane Btaihi Al Ochak en 1973 à Fès;
Mizane Kodam Bawakir al Maya en 1976 à Fès;
Mizane kaim wa necf Al Ochak en 1986 à Fès;
Mizane Kaim wa necf Al Hijaz Al Machrequi en 1986 à Fès.
Maître Al haj Abdelkrim Rais a participé à plusieurs festivals au Maroc et dans le monde.

P.S: Remerciement à M. Abdelmajid Tamssamani et M. Abdesslam Chami pour leur précieuse contribution à ce travail.